Conférence sur le thème de "La parole"

vendredi 4 janvier 2013
par  Valérie Monturet

Conférence : « Les vertus maïeutiques de la parole »

Les étudiants de PC et PCSI ont assisté, vendredi 16 novembre, à une conférence de Sandrine Jadot, agrégée de Lettres classiques, intitulée « Les vertus maïeutiques de la parole » dans Romances sans paroles de Verlaine et Les Fausses confidences de Marivaux, les deux oeuvres littéraires au programme cette année.

Deux types de parole

Après avoir, en préambule, défini les deux types de parole déployés dans le théâtre de Marivaux et les poèmes de Verlaine - parole dramaturgique qui, jouant du principe de la double énonciation est « révélation », à la fois dévoilement de l’intériorité et révélation à soi-même, conformément au programme énoncé par Dubois dès le début de la pièce dans la scène 2 de l’acte I : « quand l’amour parle, il est maître et il parlera » et parole poétique qui lie de façon consubstantielle son et sens donnant aux mots et à la musique des mots une puissance de suggestion proche du langage musical - Madame Jadot s’est attachée à analyser les modalités de la parole dans les deux oeuvres étudiées et la façon dont la parole, loin d’être un simple outil de communication, part à la recherche d’une connaissance du monde et de soi.

Analyse des modalités de la parole dans les deux oeuvres étudiées

La parole chez Marivaux

La parole chez les deux auteurs naît de la mise en oeuvre adéquate d’un langage.
Chez Marivaux, la parole est à la fois révélatrice et mensongère : elle est instrument de révélation de soi et exprime le conflit de l’individu qui s’efforce de se conformer à l’image sociale correspondant à son statut. Araminte troublée ne veut et ne peut admettre qu’elle est attirée par son intendant Dorante. Une déclaration frontale aurait été inconvenante à l’époque. Elle combat donc ses sentiments avant de s’abandonner. C’est ainsi que par leurs paroles, les personnages trahissent leurs désirs inconscients en se prenant aux pièges des mots. Dans la scène 13 de l’acte III, Araminte tend un piège à Dorante afin qu’il se déclare. Elle entreprend de lui faire croire qu’elle a décidé d’épouser le comte Dorimont. Cette parole dévoyée, mensongère permet à la jeune femme d’arriver à ses fins, obtenir l’aveu de Dorante. Toutefois, elle est prise à son propre jeu comme le révèle sa parole qui restitue au plus près le trouble amoureux qui s’empare d’elle au moment où elle s’efforce de manipuler son amant. Les personnages sont en quête de sincérité, d’une vérité sur leur intimité, alors même qu’ils n’ont pas réellement accès à cette vérité. La parole agit comme révélateur des sentiments que les personnages se cachent les uns aux autres ou à eux-mêmes.
La parole, révélatrice du milieu social et culturel auquel le personnage appartient, va permettre toutefois de transgresser un certain ordre social : Dubois, impose son désir, à une société qui le réprouve. Le marivaudage héritier de la langue précieuse du XVIIe siècle et de l’idéal de l’honnête homme, s’inscrit dans la tradition d’une langue sociale, véritable faire-valoir de l’individu et qualifie un certain usage de la parole. La parole est une manière d’être et sa maîtrise , la compréhension des enjeux qu’elle sous-tend, révèlent les positions sociales qui sont aussi relations de pouvoir (Acte I scène 8, Acte III scène 5).

La parole chez Verlaine

La poésie de Verlaine, elle aussi, sert de révélateur en affrontant les limites du langage poétique, en détournant les codes traditionnels autour de thèmes privilégiés par la tradition – la confidence amoureuse, l’évocation de paysages - partant à la recherche d’un nouveau langage qui explore les données rythmiques et sonores de la langue, qui permet d’éprouver la dimension sonore du langage comme le suggère le modèle musical invoqué dès le titre. Le recueil Romances sans paroles se place sous la double influence de Baudelaire, à qui Verlaine emprunte sa théorie des synesthésies, une des voies d’accès à l’âme (Ariette 2, 5) et de Rimbaud, dans son désir de parvenir à une poésie objective où le moi est décentré, dilué, la métrique classique malmenée : parole sensible, où le sens cède la place au son, où l’approximation, la suggestion sont recherchées et où l’informulé devient signifiant. La poésie de Verlaine est moins l’expression des émotions que le reflet des doutes d’un je dilué, d’une vérité de la parole qui semble constamment se dérober. La parole fait affleurer la complexité des sentiments enfouis dans les profondeurs de l’intériorité.
Enfin, cette parole de dévoilement oscille constamment entre authenticité et inauthenticité. A l’opposé de la parole mondaine qui, chez Marivaux, est pur bavardage (acte I scène 1), de la parole mensongère qui n’engage en rien l’être (I, 10) se situe la confidence qui, comme l’étymologie le rappelle, implique la confiance. Araminte est l’incarnation de cette parole authentique qui dit ce qu’elle fait, qui conforme les paroles aux actes ( « Madame n’a qu’une parole » )

Toutefois, cette Parole n’engendre-t-elle pas des jeux, des enjeux de pouvoir qui risquent de l’éloigner de cette vérité personnelle recherchée ? La parole ne viserait-elle pas plus l’efficacité que l’expression d’une intimité confusément perçue ?

La dimension performative du discours est à l’oeuvre dans de nombreuses scène des Fausses confidences ( 2 II, 13 II, 7 III) dans lesquelles prendre la parole c’est prendre l’ascendant sur autrui. Devenir maître des mots, c’est se rendre maître des choses : la parole agit et fait agir. Dubois rend Dorante dépendant de lui en façonnant une réalité à l’image de ses désirs les plus profonds. Dubois manipule aussi Araminte : il ne veut pas qu’elle congédie son intendant ce qu’il a pourtant fait semblant de lui suggérer mais il désire la contraindre à écouter une parole qu’elle aurait préféré ne pas entendre (« sans toi je ne saurais pas que cet homme-là m’aime et je n’aurais que faire d’y regarder de si près »II, 12). Dubois oblige la jeune femme à « fantasmer » une situation qu’elle n’avait pas encore envisagée. Cette parole forcée révèle en fait le désir profond d’Araminte.
La parole a, enfin, pour le poète une vertu libératoire  : elle révèle une partie de soi cachée, elle fait advenir une réalité désirée par l’ évocation de celui qu’idéalement il aurait voulu être. Dans « Child wife » « Birds in the night », le je s’adresse à une femme mais à l’entreprise de séduction succède une volonté de rupture : la métrique torturée souligne l’incompatibilité des êtres qui semblent être attirés vers ce qui les tuent. Le malaise profond est mis en scène par un travail esthétique qui joue de la discordance entre mètre et syntaxe, l’accumulation de hiatus ; la révélation finale grâce à une mise à distance de soi permet de reconstruire une image de soi plus cohérente, image de cette parole poétique libératoire.

Le dialogue

Enfin, la forme même de la parole dialoguée parce qu’elle met le sujet à distance de lui-même, permet une analyse de soi et de la réalité.
Le dialogue, en effet, chez Marivaux permet l’émergence et la découverte du sentiment amoureux : « la surprise de l’amour ». Celui-ci, dans la scène 14 de l’acte I, manifeste la prise de conscience du sentiment amoureux par Araminte : usant d’une parole romanesque qui fait le récit vrai d’une réalité passée Dubois renvoie à Araminte une image flatteuse d’elle-même et lui révèle une inclination dont elle n’avait pas conscience. On voit l’éclosion progressive du sentiment latent sous l’effet de cette parole qui n’est qu’une fable.
Le dialogue libère aussi la parole car il fait voir clairement quelque chose qui était resté confus jusque là, ce qui conduit aux sincères confidences de la scène 12 de l’acte III alors qu’Araminte s’était jugée trahie par Dorante (« vous me trahissez moi-même »).
Le dialogue, dans Romances sans paroles est dialogue entre le poète et son lecteur, deux âmes étrangères. La parole poétique de Verlaine révèle des impressions jamais ressenties selon de nouvelles modalités descriptives. Aucun paysage défini n’émerge de ses poèmes ; la parole poétique dans les poèmes « Charleroi », « Walcourt »restitue une sorte de paysage mental nous délivrant une succession d’impressions à travers une « parole impressionniste » qui joue de l’indétermination, notamment avec la disparition des verbes conjugués. La parole poétique de Verlaine ne cherche pas à représenter mais à faire éprouver. Dans « Streets », l’opposition entre la tonalité nostalgique de l’amour perdu et le mouvement entraînant du refrain « Dansons la gigue » crée une dynamique , recrée le mouvement de la vie. La parole se fait vivante, active, elle est appel.

La parole comme révélateur

Ce parcours des Fausses Confidences de Marivaux et de Romances sans paroles, dévoile une parole qui agit comme un révélateur :
c’est une parole qui révèle et exprime la sincérité des locuteurs et la quête d’une vérité sur soi-même ignorée  ; c’est une parole qui dévoile des désirs latents  ; c’est, enfin, une parole qui donne vie à l’intériorité, dans une élucidation de soi et permet de donner du sens.


Agenda

<<

2016

 

<<

Décembre

 

Aujourd’hui

LuMaMeJeVeSaDi
2829301234
567891011
12131415161718
19202122232425
2627282930311

Statistiques

Dernière mise à jour

vendredi 9 décembre 2016

Publication

1519 Articles
60 Albums photo
Aucune brève
29 Sites Web
85 Auteurs

Visites

56 aujourd’hui
755 hier
1203989 depuis le début
15 visiteurs actuellement connectés